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Depuis sa création en 1962, la légendaire formation renouvelle ses effectifs et sa créativité au fil des générations. Défenseur du répertoire contemporain, l’ensemble vient de jouer la création française d’une œuvre de Ryoji Ikeda au festival Musica.

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Merci Guillaume Tion pour cet interview et ce bel et long article sur les Percussions de Strasbourg et le Festival Musica dans Libération.

Percussions de Strasbourg, nouvelles forces de frappe
28 septembre 2020 à 18:01

«100 Cymbals» a été donné en ouverture du festival Musica le 17 septembre au Palais de la musique et des congrès de Strasbourg.

Depuis sa création en 1962, la légendaire formation renouvelle ses effectifs et sa créativité au fil des générations. Défenseur du répertoire contemporain, l’ensemble vient de jouer la création française d’une œuvre de Ryoji Ikeda au festival Musica.
Dix silhouettes vêtues de noir circulent au milieu d’une champignonnière de cuivre. Sans geste superflu, sans qu’aucun muscle de leur visage n’altère leur neutralité, elles font résonner 100 cymbales disposées à hauteur de taille dans la grande salle du Palais de la musique et des congrès de Strasbourg. 100 Cymbals, une pièce de Ryoji Ikeda, gourou de la musique contemporaine aux sorties publiques rares, c’est juste assez pour exprimer ce que cymbale peut. Les spectateurs s’imaginent subir un brouhaha chaotique de fracas martelé, avec des batteurs arythmés cognant le métal comme on enfonce un clou. Pas du tout. C’est de douceur qu’il s’agit : un bourdon léger et aux harmoniques changeantes vient caresser leurs tympans comme le ferait une cotonneuse nappe de violon ou de synthé. Il y a même de la vocalité dans l’appel du laiton, presque un chant. La cymbale, cet instrument de délicatesse. Ce soir-là, en ouverture du festival Musica, tout est pris à l’envers. Le public se laisse faire à l’inversion des évidences. Et les princes de cet anti-spectacle qui alternent frottement de balle rebondissante et caresse de mailloche sur les disques dorés se nomment les Percussions de Strasbourg, mais tout le monde dit les Percus, gloire locale, nationale et mondiale.
Catalogue unique
Depuis 1962, cette formation prestigieuse met en avant les partitions contemporaines. «La première génération a fédéré sous l’impulsion de Pierre Boulez des instrumentistes de l’Orchestre de Strasbourg. Nous en sommes aujourd’hui à la quatrième génération», compte Minh-Tâm Nguyen («mais tout le monde m’appelle Tâm»), le directeur artistique, entré dans l’ensemble en 2013. Si le groupe actuel d’instrumentistes âgés de 23 à 50 ans ne contient plus de membres fondateurs, chaque génération a peu ou prou passé le relais à l’autre dans une cooptation bien entendue entre profs et étudiants, maîtres et élèves. Tâm a par exemple intégré les Percus après avoir été appelé par son prof du Conservatoire national supérieur de musique de Lyon, Jean Geoffroy, le directeur artistique de l’époque. Aujourd’hui, Tâm, lui-même prof au Conservatoire national supérieur de musique et de danse (CNSMD) de Lyon, sonde ses élèves en cas de place vacante. Un roulement de transmission vertueux abonde cet ensemble.
«Notre responsabilité, c’est de comprendre le répertoire contemporain et de le défendre, note Tâm, le lendemain du concert, à la terrasse venteuse d’un café de la Petite France. Avant d’avoir envie de créer, il faut connaître ce que l’on joue, en avoir une culture solide. On ne peut écrire sans lire.» L’ensemble s’est développé pendant ses quarante premières années sur des commandes massives à destination des compositeurs contemporains. Des pointures d’écoles et de gestes aussi divers que Iannis Xenakis, Gérard Grisey ou encore Toru Takemitsu y ont participé. La première pièce interprétée la veille est par exemple une œuvre de John Cage, organisée autour du hasard et d’un papier qu’on froisse dans le silence de la salle. «Il en a eu l’idée en visitant le Palais des fêtes de Strasbourg au milieu des années 80. Il a joué la structure de la partition au dé.» L’Américain a ensuite offert l’œuvre au collectif. Par quelque bout qu’on le prenne, le catalogue des Percussions de Strasbourg, dédicataire de plus de 350 œuvres, est tout simplement unique.
«Néanmoins, aujourd’hui, nous ne sommes plus dans la même économie. L’investissement financier que représente une commande reste… un investissement. Et nous ne pouvons plus nous permettre de ne jouer les pièces qu’une seule fois. Plus de projet unique, la prise de risques est ménagée», avance Tâm. Que ce soit dans le choix des compositeurs qui frappent à leur porte - certains peuvent les suivre des années avant qu’une envie commune de création ne se dégage. Ou que ce soit dans la diffusion des œuvres - avant de déclencher une commande, un circuit d’acheteurs doit préexister. Par exemple, Burning Bright, d’Hugues Dufourt, porté au disque en 2014 et qui leur a permis de gagner une victoire de la musique, a été interprété quinze fois en six ans. C’est beaucoup pour du contemporain.
Méditation collective
L’économie vient mettre ses doigts dans toutes les partitions. Pour 100 Cymbals, qui n’est pas une commande mais la création française de cette œuvre d’Ikeda, les Percus ont monté une société à participation, 50 /50 avec le festival Musica. Tâm s’est rendu en Turquie où il a visité trois usines de fabricants de cymbales, qu’il a essayées avec un archet, cherchant à entendre leur âme dans les pianissimi chers à Ikeda. «Pour nous, c’est plus qu’une affaire d’interprétation. Je ne voulais pas utiliser des cymbales de grandes marques, mis à part quelques reliques des Percus qui sonnent très bien. Nous avons privilégié une jeune société, Turkish Cymbals, avec laquelle nous avons monté un partenariat et pourquoi pas, à terme, avec qui nous pourrons définir notre propre gamme de cymbales», détaille Tâm, la mèche blonde faisant fi des bourrasques.
Répétition de 100 Cymbals, de Ryoji Ikeda, en juin à Strasbourg. Photo Henri Vogt pour Libération
En contrepoint à cette organisation qui ne laisse rien au hasard, la prise de risque interprétative est prégnante. Ces deux œuvres sans prouesses techniques («on peut les monter en une journée») doivent, pour exercer leur pouvoir hypnotique, être maintenues dans un contexte et une tension particuliers, qui emprunte moins au travail de percussionniste qu’à la performance d’acteur. Mais la prise de risque est aussi programmatique. Cette soirée d’ouverture Cage-Ikeda baignée de lumière bleue laissait percer sous l’ambition conceptuelle une séance de méditation collective. La première partie éthérée avec papier froissé, divers bruits spatialisés (pierres, clochettes, instrumentiste soufflant dans une paille…) et feuilleté de cymbales a laissé place, pour ceux qui ne dormaient pas, à une seconde partie tonitruante : DJ set d’Ikeda lui-même, aussi bondissant et détraqué que l’explosion d’une lampe à filament branchée sur 100 gigawatts. Cette audace posait d’emblée le ton radical désiré par Stéphane Roth pour sa deuxième édition en tant que directeur de la manifestation. En alignant par exemple ce mardi les mises à distance compositionnelles de Johannes Kreidler ou le théâtre musical de Halory Goerger, Musica ne cherche pas le ronronnement mais le feulement, droit dans la faille du contemporain, sabre au clair. Selon cette logique, les deux vénérables institutions alsaciennes que sont Musica et les Percus, aujourd’hui toutes deux rajeunies, avancent de concert sur un chemin de radicalité, tenues par des quadras désireux de participer à quelques guerres esthétiques.
Jeunesse et folie
Encore que. Les Percus prennent du recul par rapport à leur pedigree. «Nous nous émancipons peu à peu de la tutelle boulézienne. Notamment en injectant de la performance, comme nous l’avons fait sur Timelessness, de Thierry De Mey, où nous dansons.» Envoyer bouler Boulez. La grande affaire. Voilà posé l’un des deux casse-tête de la jeune génération de compositeurs et d’instrumentistes. Car si utiliser un bête la mineur renvoie à des périodes musicales révolues ou à un mouvement néotonal ringard, s’échiner à tous crins à suivre le post-sérialisme codé de l’éternel chef de file de la musique contemporaine française ne consiste pas non plus à se placer dans l’avant-garde du temps. Les séries de séries se sont elles aussi érodées à la pluie du passé. Alors où s’abreuver ? «Mon influence n’est pas le sérialisme de Boulez. C’est le rock, le jazz. De la musique d’aujourd’hui plutôt que contemporaine ou actuelle. Quand tu écoutes Ikeda, qu’est-ce que tu écoutes ? Actuel, contemporain ? Ces termes m’ont toujours ennuyé. Je ne me retrouve dans aucun d’eux. C’est de la musique de nos jours. Mon terme : musique d’aujourd’hui. Et Ikeda ou d’autres ne sont pas moins cérébraux. Voilà ce qu’on veut défendre», s’avance Tâm, qui n’hésite pas non plus à tordre le dogme interprétatif : «Quand je reprends des œuvres sérielles, je les relis. Je modifie des éléments : l’instrumentarium, certaines nuances, des rythmes… Travailler un compositeur, c’est discuter avec lui. Un compositeur est anxieux de base, il veut un retour de l’interprète.» Aussi Tâm les remet cosmétiquement au goût de son «aujourd’hui». «Sur des partitions écrites au millimètre près, quelle est la part du hasard ou celle de l’interprète ? Je ne suis pas une machine et j’essaie aussi de suivre ce qu’on me demande», pointe-t-il en dilemme antagonique qui permet aux Percus d’avancer.
S’il ne se considère pas comme une machine, c’est parce qu’avant tout Tâm met au centre de l’ensemble la jeunesse et la folie, un grain qui emporte partition et salle depuis les coulisses de la perfection interprétative. Ce qui paraît relever de la pose semble essentiel au directeur artistique : «Tant qu’on est fou, on reste ensemble. Quand nous nous retrouvons, nous faisons des choses qui ne servent à rien mais qui serviront toujours : on improvise, on fabrique des instruments… Ne serait-ce que de passer du temps ensemble est important. Nous devons être connectés.» Sur 100 Cymbals, quand ils se déplacent et comptent les secondes chacun de leur côté, ils restent un seul corps pensant, davantage reliés à l’esprit d’une bande ou du groupe de rock que d’un ensemble de musique contemporaine. «Les Percus sont avant tout un collectif jeune et qui doit penser jeune. Je ne me vois pas dire : "Je suis l’expérience." Si je n’ai plus de folie, j’arrêterai.» Et viendra une cinquième génération.

Guillaume Tion Envoyé spécial à Strasbourg Photos Henri Vogt pour Libération

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